Les plus jeunes soldats de l’Insurrection


Introduction

          En 1944, au moment de l’Insurrection de Varsovie, les rangs des insurgés comptaient environ 50 mille soldats appartenant aux différents groupements répartis pratiquement dans tous les quartiers de Varsovie. Dans la plupart des cas, c’étaient les détachements de l’Armée de l’Intérieur, mais également de petits éléments des autres organisations clandestines: NSZ, AL, PAL, KB.

          La date du déclenchement de l’Insurrection fut fixée initialement pour le 27 juillet 1944. Elle fut précédée par un état de veille dans les points de rassemblement. Cette date fut ensuite annulée et les soldats retournèrent chez eux. La date suivante fut fixée en urgence pour le 1er août à 17h00. Les ordres transmis par les agents de liaison parvinrent aux différentes unités au dernier moment ce qui provoqua l’absence d’une partie considérable des soldats sur les lieux prévus au moment programmé. Le déclenchement de l’insurrection les surprit dans des endroits éloignés des points de rassemblement, les coupant des réserves d’armes.

          Comme la capitale se divisa pratiquement en plusieurs zones de combat décentralisées, dans de nombreux cas l’accès aux détachements d’origine n’était pratiquement pas possible. Les insurgés rejoignaient donc les troupes les plus proches, pour s’enregistrer et engager le combat en leur sein.

          

          Les enfants de Varsovie combattirent aux côtés des adultes. Les garçons de 11 à 18 ans comparaissaient devant les commandants des détachements insurgés en demandant qu’on leur permette de se battre contre l’envahissant détestable. Certains furent déjà entraînés au sein des « Rangs Gris » (force armée clandestine des Scouts de Pologne) ou dans les écoles clandestines pour les aspirants, la plupart était rompue aux combats de rue.

          

          Les commandants des différentes troupes cédaient devant la pression des volontaires et leur faisaient prêter le sermon du soldat de l’AK pour les incorporer dans les rangs des insurgés. Les adolescents étaient de service en tant qu’agents de liaison, guides dans les égouts, détruisaient les chars allemands à l’aide des bouteilles d’essence inflammables et, l’arme en main, servaient sur la ligne des barricades.

          

          Ils se firent si bien remarquer par leur courage hors de commun et par un acharnement dépassant dans certains cas l’attitude des soldats adultes. Nombreux étaient ceux qui, en reconnaissance de leurs mérites militaires, étaient promus aux grades militaires supérieurs: tirailleur- chef, caporal, caporal-chef, sergent et même sous-lieutenant. Quelques dizaines parmi eux reçurent l’Ordre du Mérite Militaire, la Croix Guerrière et la Croix de Vétérance avec Épées. Très nombreux parmi eux furent blessés ou payèrent de leur vie le prix de la liberté sur le champ d’honneur.

          

          Vers la fin de l’Insurrection, les troupes appartenant à la Cironscription de Varsovie de l’AK reçurent la structure de l’armée régulière. Ceci fut la conséquence de la reconnaissance par les Allemands, sous la pression des gouvernements britanniques et américains, des droits de combattant des insurgés qui étaient traités jusque-là comme des bandits. Malheureusement, dans de nombreux cas, cette reconnaissance n’eut pas d’effet significatif sur le comportement des Allemands. Dans les quartiers de Czerniakow et Mokotow, les insurgés pris comme prisonniers continuaient à être assassinés et les hôpitaux de l’Insurrection étaient liquidés par le feu.

          Les troupes des insurgés furent recomposées en corps Varsovien de l’AK, dont la composition fut la suivante: 8ème division AK bâptisée Romuald Traugutt, 10ème division d’infanterie AK bâptisée Stefan Okrzeja, 28ème division d’infanterie AK bâptisée Maciej Rataj.

          La 8ème division regroupait trois régiments d’infanterie (13 ème , 21ème et 32 ème) opérant dans la Grande Forêt de Kampinos et les troupes de Zoliborz. La 10ème division regroupait trois régiments d’infanterie (28ème, 29ème et 30ème) originaires de Mokotow, Sadyba, Czerniakow et de la Forêt de Chojnow. Quant à la 28ème division, elle fut formée par trois régiments d’infanterie (15ème, 36ème et 72ème) provenant du Centre Ville.

          

          Après la capitulation de l’Insurrection, le 2 octobre 1944, signée à Ozarow au quartier général du général allemand Erich von dem Bach, les soldats insurgés commencèrent leurs préparatifs pour partir en captivité. Aux soldats de AL et KB des pièces d’identité AK furent distribuées afin de les protéger contre l’extermination par l’occupant.Les troupes se rassemblaient dans les lieux où se formaient les colonnes de route. Les soldats marchaient en rangs serrés en portant leurs armes qu’ils déposaient aux endroits déterminés à cette fin. Conformément aux arrangements précédents, les armes déposées étaient endommagées pour empêcher leur utilisation postérieure par l’ennemi.

          Au total, entre le 4 et 5 octobre 1944, 15.000 insurgés partirent en captivité allemande. Ces troupes sortaient de la clandestinité, par conséquent, à côté des pseudonymes figuraient les vrais noms des soldats. Certains insurgés sortirent de la ville mélangés à la population civile. C’était notamment le cas des soldats de Kedyw (diversion) qui venaient de recevoir l’ordre de poursuivre leur activité clandestine. .



Captivité

          Parmi plus d’une dizaine de milliers d’Insurgés partant en captivité, il y avait environ 2.500 femmes et 1.100 adolscents de 11 à 18 ans. C’étaient les prisonniers de guerre les plus jeunes de l’histoire des guerres, formant une catégorie unique, incomparable à aucune autre. Comme nous l’avons signalé plus haut, se trouvaient parmi eux les chevaliers de l’Ordre du Mérite Militaire, de la Croix Guerrière et de la Croix de Vétérance avec Épées. Conformément à la Convention de Génève du 27 juillet 1929, ils devaient être traités comme prisonniers de guerre.

          Les convois des prisonniers acheminés aux camps pour les prisonniers de guerre prenaient leur départ à Ozarow et Pruszkow. Le transport des Insurgés vers des camps d’effectuait dans des wagons de marchandises fermés et garnis de fils de fer où ils étaient entassés par 50-60, encadrés par une forte escorte allemande. Á cause de l’exiguïté, les prisonniers ne pouvaient pas s’asseoir ; pendant de courts arrêts dans les gares les wagons restaient fermés, ce qui les forçait à faire leurs besoins dans les wagons. Afin de terroriser les prisonniers, les Allemands tiraient au jugé avec leurs mitraillettes le long des wagons pour entraver toute tentative d’évasion et éteindre les cris des personnes qui étouffaient dans des wagons remplis en surnombre. Les personnes blessées et malades étaient serrées contre celles qui étaient saines. Derrière Czestochowa, un wagon fut pris sous le feu de tirs par suite de quoi l’un des Insurgés fut abattu et deux blessés. Le corps du mort dut rester dans le wagon et ceux qui étaient blessés ne reçurent aucun traitement avant l’arrivée au camp.

          Les Insurgés de Varsovie furent détenus principalement dans cinq camps pour les prisonniers de guerre:

       Stalag 344 O/S Lamsdorf (à présent : Lambinowice)
       SStalag XI A Altengrabow près de Magdebourg
       Stalag Stalag XI B Fallingbostel près de Hanover
       SStalag X B Sandbosten près de Hanoveru
       Stalag IV B Mühlberg-Elbe en Saxe


          

          Le groupe le plus important d’insurgés fut expédié au camp de Lamsdorf. Sur environ 5.800 hommes s’y trouvaient environ 600 insurgés juvéniles ; 1.000 femmes-soldats de l’Insurrection y furent également placées parmi lesquelles se trouvaient également les infirmières de 14 à 17 ans. Pendant le déchargement des wagons, les soldats de la Wehrmacht se comportaient de façon brutale envers les Insurgés : ils les poussaient sur le remblai, leur assénaient des coups de crosse et de baïonnette, leur arrachaient les brassards rouges et blancs et enlevaient les aigles des chapska, privaient les blessés de leurs cannes. Les prisonniers sortant des wagons étaient invectivés par les soldats allemands qui les qualifiaient de « bandits polonais de Varsovie »– „polnische Banditen aus Warschau”.

          Les Insurgés étaient ensuite alignés en colonnes de route et acheminés au camp situé à 6 km. Les gardes excitaient leurs chiens contre la colonne en marche alors que la population des environs lançait les pierres et la boue tout en insultant. Certains prisonniers jetaient par terre leurs sacs à dos, valises, couvertures et pardessus afin de maintenir le rythme de la marche et garder les forces nécessaires pour secourir les enfants, faibles et blessés. L’une des colonnes fut menée par les Allemands deux fois autour des barbelés avant d’être introduite dans le camp. Pendant cette marche, les convoyeurs s’emparaient des vêtements et des objets des prisonniers présentant une valeur quelconque. Les prisonniers furent dirigés vers la place d’appel où ils s’affalaient par terre, exténués. Ils ne reçurent ni eau, ni nourriture. Par contre, les autorités du Stalag exigèrent à ce que les brassards des Insurgés aux couleurs nationales soient enlevés et mis en dépôt.

          
bâtiment de la « commandanture » (état actuel)                     bâtiment de la garde du camp (état actuel)

          A cette époque, le camp était lieu de détention de nombreux prisonniers alliés de différentes nationalités, avec la domination des prisonniers soviétiques. Au sein de la population du camp, les prisonniers-enfants suscitaient le plus grand intérêt. Après l’ordre de déposer les brassards, le colonel Rataj „Pawel”, commandant du 11ème régiment de l’AK et en même temps officier senior du camp Lamsdorf, protesta mais la commandanture du camp déclara n’avoir reçu de la part de sa hiérarchie aucun ordre et décreta que les prisonniers n’étaient que des bandits. Dans ces circonstances, les Insurgés déposèrent leurs brassards au milieu de la place. Le premier convoi, dans lequel le nombre de mineurs était non négligeable, dut passer la nuit à ciel ouvert, exposé au froid et à la pluie, sans possibilité de bouger, les Allemands ayant averti qu’ils tireraient dessus si on se déplaçait. Les Insurgés passèrent cette nuit couchés sur le sol, en toussant et frémissant à cause du froid.

          Le lendemain, le commandant allemand du camp sous-colonel Messner annonça, lors d’un appel, que, pendant la nuit, il avait reçu de Varsovie les termes de la capitulation, présenta ses regrets et assura que les Insurgés seraient traités conformément à la Convention de Génève. Les prisonniers furent instruits du règlement du camp et reçurent la permission de remettre les brassards rouge et blanc.

          Les Insurgés campant sur la place d’appel se mirent en relation avec leurs voisins, prisonniers soviétiques, séparés par des fils de fer et une allée labourrée et râtissée longue d’un kilomètre. Les prisonniers soviétiques leur conseillèrent de détruire tous les documents et surtout les pièces attestant des distinctions militaires reçues. Les Insurgés suivirent ce conseil et brûlèrent leurs documents sur la place d’appel.

          Avant d’être emmenés dans des baraques, les prisonniers arrivant au camp étaient fouillés sur la « place de délestage » où ils étaient pillés de leur argent, objets personnels, montres, bottes de réserve etc. qui devaient être mis au soi-disant « dépôt ». Malgré tout, de nombreux objets purent être dérobés à l’attention des fouilleurs, parmi lesquels un poste radio. On dit que certains réussirent même à dissimuler une arme à feu- mitraillette Schmeisser.

          Le 8 octobre 1944, une matricule des nouveaux arrivants fut établie et ils se virent attribuer d’abord des numéros de prisonnier de guerre (signe de matricule) provisoires sur un morceau de carton, ensuite sur un support métallique. Les prisonniers furent privés de leur uniformes et reçurent à leur place les vieux uniformes allemands délavés. Tous les prisonniers de l’Insurrection furent photographiés avec un numéro de prisonnier accroché au cou. A partir de ce moment, les prisonniers cessèrent définitivement d’être pour les hitlériens des humains pourvus d’un nom et d’un prénom pour devenir des numéros d’immatriculation. Dans leurs relations mutuelles, les prisonniers utilisaient des pseudonymes ou leurs vrais noms.

          Pendant la matriculation, certains prisonniers –enfants, n’ayant pas la certitude quant au sort qui leur était réservé, communiquèrent aux autorités du camp des données personnelles partiellement fausses, en dissimulant leur âge, en indiquant des fausses identités et dates de naissance. C’était dû entre autres aux rumeurs selon lesquelles les garçons jusqu’à 16 ans seraient transportés à Czestochowa et mis sous la tutelle de RGO (Rada Główna Opiekuńcza) qui était une organisation d’aide sociale à la population polonaise du Gouvernement Général, créée en 1940 avec l’accord des autorités allemandes. Certains insurgés juvéniles indiquèrent des faux noms de crainte de nuire à leur famille la plus proche qui risquait de subir des représailles à cause de leur participation à l’Insurrection. Pour éviter une mort inévitable, des faux noms furent pris par quelques insurgés juvéniles d’origine juive.


vestiges des baraques (état actuel)

          Les conditions de vie au camp de Lamsdorf étaient très éprouvantes. Les Insurgés furent placés dans la section du camp destinée aux prisonniers soviétiques, dans des baraques dévastées et envahies par des poux. Les baraques d’habitation étaient privées de toute installation sanitaire, sans alimentation en eau, les latrines se trouvaient dans les zones éloignées du camp. Le seul équipement des baraques était constitué par des braseros de fer cependant privés de combustible pour chauffage. Les prisonniers n’avaient ni matelas, ni couverture ; ils devaient se débrouiller seuls pour ne pas dormir sur les planches dégarnies. Une auge taillée dans la pierre, remplie d’eau glacée puisée dans un puits faisait office de bain. Il arrivait souvent qu’à cause du froid, on se couchait tout habillé.

          La saleté omniprésente constituait un milieu favorable au développement des insectes qui étaient un veritable fléau. Pendant la nuit, au plafond s’amassaient des millions de punaises qui tombaient sur les prisonniers en sommeil lesquels, en se levant le matin, ressemblaient à des Indiens. Les soirs, quand la vermine sortait de ses cachettes et attaquait ses victimes au point de rendre le sommeil impossible, la séance „insecticide” était déclarée. Alors, les prisonniers se déshabillaient et, s’asseyant sur le sol (les tabourets et les bancs faisaient défaut), essayaient de chercher les insectes dans les coutures de leurs vêtements. D’autres modes de „chasse” étaient également tentés. Ils s’avéraient néanmoins inefficaces face à l’impossibilité d’éliminer les causes d’un tel état des choses. La vie dans de telles conditions provoquait l’épuisement de l’organisme, qui s’exposait aux infections et épidemies.

          Le problème des nombreux prisonniers mineurs était l’indisponibilité des écuelles et des cuillères pour manger. Ils étaient forcés à consommer leurs plats dans des boîtes de conserves qui rouillaient rapidement. Le ravitaillement était de très mauvaise qualité. Conformément à la Convention de Génève, les autorités militaires allemandes étaient tenues de procurer aux prisonniers des vivres correspondant aux portions alimentaires de leur armée de réserve, cependant elles nourrissaient les prisonniers polonais nettement au-dessous de ce niveau, en les entretenant à la limite de la famine ou dans un état de famine chronique. Une alimentation monotone et faible en calories, fournissant environ 700 calories par jour provoquait la perte de poids chez les prisonniers juvéniles ainsi que leur exposition aux différentes maladies. Il suffit de citer que la ration journalière devait se situer, dans cette catégorie d’âge, entre 2 600 calories pour les adolescents de 12 ans et 3 700 calories pour les adolescents de 18 ans. Ainsi donc, la ration journalière de vivres ne suffisait pas pour couvrir l’essentiel des besoins de l’organisme humain. Tous les prisonniers juvéniles détenus au camp Lamsdorf nous racontent leurs journées passées au camp à travers le prisme de la faim. L’objectif prioritaire et ultime d’affamer les prisonniers mineurs était leur élimination.

          Les conditions de vie dramatiques et la saleté omniprésente provoquait un développement rapide des maladies, notamment de la diarrhée sanglante, du typhus abdominal et exanthématique, des anémies, de la pneumonie et du scorbut. Malgré la prolifération des maladies, le commandement du camp ne se préoccupait guère des soins et assistance médicale élémentaires. Dans leur lutte pour une amélioration, même partielle, de l’état de santé critique des jeunes prisonniers, les médecins-prisonniers de l’AK aménagèrent une salle des malades de fortune, dans l’une des pièces de la baraque pour les mineurs. Cette pièce, chauffée par des briquettes, possédait des grabats équipés de paillasses.

          Très durs à supporter étaient des appels quotidiens organisés pendant plusieurs heures à ciel ouvert par les autorités allemandes afin de contrôler le nombre des garçons de l’Insurrection de Varsovie. Les jeunes prisonniers, mal vêtus, se tenant à garde –à- vous, enfoncés jusqu’aux chevilles dans la boue, exposés au gel et au vent, gelaient jusqu’aux limites du supportable. Pendant ce temps, le chef du bloc (blockführer) se déplaçait le long du rang et s’amusait à décompter les prisonniers. Le compte devait être exact. Très pénibles étaient également les fouilles personnelles et les perquisitions dans les salles d’habitation des baraques des prisonniers.

          Le régime disciplinaire du camp fut très rude. Du crépuscule jusqu’à l’aube, il était interdit de quitter les baraques. Pendant ce temps, les prisonniers mineurs ne pouvaient sortir pour aller même à la latrine qui était constituée par une dalle de béton avec des trous percés, recouverte d’une sorte de cabane. Pendant la nuit, les phares puissants des miradors éclairaient la superficie du camp. L’approche de l’enceinte des barbelés ou la sortie de la baraque pendant la nuit présentaient un danger mortel.



Appel insolite

          Le 18 octobre 1944, au camp Stalag 344 Lamsdorf eut lieu un appel inhabituel et surprenant, pendant lequel les autorités allemandes du camp voulaient sélectionner les soldats juvéniles mélangés à leurs collègues adultes. Le commandant allemand du camp, le sous-colonel Messner, avait trompé les officiers de fonction polonais, tuteurs des mineurs, en leur disant qu’il envisageait de séparer les enfants et les insurgés mineurs, afin de leur créer des conditions meilleures, voire leur permettre d’aller à Czestochowa pour profiter de la protection de RGO.Il est supposé que le contre-espionnage allemand avait communiqué au sous-colonel Messner une information confidentielle selon laquelle il devait attacher une attention particulière aux prisonniers mineurs. Ils auraient été considerés comme très rusés et inflexibles, par conséquent ils méritaient un traitement particulièrement sévère.

          Les Allemands visaient également à tourner un film de propagande exploitant le motif des enfants-soldats afin de diffuser l’idée de Volkssturm (levée en masse populaire) parmi les adolescents allemands. C’était une organisation militaire territoriale du IIIème Reich, créée en vertu d’un décret signé par Hitler le 25.09.1944 (publié le 18.10.1944) dans le cadre d’une mobilisation générale pour renforcer les forces de la Wehrmacht. Volssturm était constitué par les hommes aptes à porter les armes ayant l’âge de 16 à 50 ans, qui, du fait de leur emploi dans l’industrie, se retrouvaient en dehors de l’armée. La propagande de Goebbels mettait en avant le fait que Volkssturm, aux côtés de l’armée régulière, était encore capable de gagner la guerre. A travers le filmage de l’appel des enfants et de la jeunesse AK dans le camp pour les prisonniers de guerre Lamsdorf, les Allemands voulaient exercer une action psychologique sur la jeunesse allemande afin de l’inciter à intégrer les rangs de Volkssturm.

          Des longs rangs des prisonniers se tenant debout, sur le commandement des officiers polonais, commencèrent à sortir, l’un après l’autre, les soldats de l’AK de 11,12,13, 14, 15,16,17 ans, héros des combats de l’Insurrection, chevaliers de la Croix du Mérite Militaire, de la Croix Guerrière. A un certain moment, pendant que le groupe des garçons sortant des rangs devenait de plus en plus conséquent, les hitlériens furent pris de rage et arrêtèrent de filmer. Ils comprirent que le film qu’ils venaient de tourner avait un sens différent de celui qu’ils s’étaient prescrit. En effet, tel qu’il était, il glorifiait l’héroïsme et la vaillance des plus jeunes soldats de l’Insurrection de Varsovie. Ils réalisèrent qu’en Pologne, tout le monde s’engageait dans la lutte armée contre l’occupant haïssable et qu’aucune armée au monde ne possédait en son sein de tels garçons-soldats.

          

          C’est que, sur cete place d’appel du camp Lamsdorf, se présentèrent 550 les plus jeunes soldats du monde. Ce qui plus est, le camp Lamsdorf n’internait que leur infime partie, la plupart des mineurs ayant quittée les ruines de la ville avec leurs parents et la population civile. Par ailleurs, un nombre considérable des petits soldats-insurgés fut détenu dans d’autres camps pour les prisonniers. Dans les rangs des adultes restèrent quelques dizaines de garçons qui traitaient avec méfiance les paroles des autorités du camp et ne s’étaient pas présentés lors de l’appel.

          Les hitlériens ne tinrent pas leur parole. Après l’appel, les garçons furent privés de la tutelle des adultes et placés dans une zone isolée du camp à régime renforcé, ce qui les comptait parmi les prisonniers de la cinquième catégorie envers laquelle tous les actes cruels pouvaient être executés dans l’atmosphère d’impunité.



Résistance

          Les conditions terribles dans lesquelles se trouvaient les prisonniers juvéniles incitaient naturellement à tenter une évasion. Le droit international reconnaît l’élan naturel du prisonnier vers la liberté. Le prisonnier qui, ayant tenté une évasion, même pour la deuxième fois et fois suivantes, est captivé en son cours, n’est passible que d’une punition disciplinaire. L’utilisation d’une arme contre le prisonnier en évasion n’était admise qu’après avertissement et sommation.

          Quelques garçons décidèrent de tenter une évasion. Elle fut entreprise par les tirailleurs -chef de 17 ans: Jan Lewandowski „Aleksander”: (chevalier de la Croix Guerrière), Janusz Zbigniew Sznytko „Bogdaniec” et Ireneusz Jan Wiśniewski „Irek”. Ils décidèrent de s’évader pendant pendant la nuit du 1er au 2ème novembre 1944. Ils échangèrent avec leurs collègues les vêtements, afin de se débarasser, dans la mesure du possible, de tous les éléments caractéristiques des uniformes p.ex. boutons avec l’emblème de l’aigle de Pologne. Ils comptaient d’abord se rendre dans le secteur du camp occupé par les prisonniers de guerre français qui était moins surveillé, ensuite, ils espéraient se frayer le chemin à travers les barbelés pour atteindre le polygone voisin.

          L’appel terminé, ils ne rentrèrent plus dans la baraque. Comme ils avaient analysé la fréquence de balayage lumineux des phares des miradors, ils se mirent, l’un après l’autre, à sauter au- délà de l’espace les séparant du secteur français. Ensuite, ils franchirent un fossé plat et une haie de barbelés. Après une courte délibération, ils passèrent en rampant jusqu’à la clôture les séparant du polygone. A plat ventre, sous la clôture, ils réalisèrent qu’en plus des postes sur les miradors, il y avait aussi d’autres postes le long de la clôture, séparés par une distance de 50 mètres l’un de l’autre. Les garçons coupèrent les fils, écartèrent les faisceaux des ronces artificielles pour se frayer le chemin à l’extérieur. En ce moment apparut soudainement un officier allemand qui faisait son inspection des postes, sur une bicyclette et avec un chien. Le chien flaira les fugitifs et se mit à aboyer. L’hitlérien s’arrêta, sortit son arme et commença à tirer sans sommation, d’une distance de 3-4 mètres, sur les garçons sans défense. Il abattit sur le champ „Bogdaniec”, „Aleksander” fut touché au menton et „Irek” reçut deux balles à fragmentation dans l’épaule gauche et au dessous de l’omoplate gauche. Ayant detecté les fugitifs, l’officier lança une fusée de signalisation. Une dizaine de soldats et d’officiers accururent sur le lieu. Il se mirent à donner des coups de pied et à injurier les garçons couchés par terre. Les chiens déchiraient leurs vetêments et chairs.

          Les prisonniers soviétiques employés du lazaret emportèrent le corps de „Bogdaniec” et la personne de „Irek”, qui était blessé et inconscient. Les Allemands le trouvèrent mort. Ils lui enlèverent sa matricule métallique et firent une inscription convenable sur le registre. Quant à „Aleksander”, il eut la force de se rendre lui-même au lazaret, où sa mâchoire percutée par la balle fut pansée, après quoi il fut battu et interrogé par les Allemands. Ensuite, il fut mis au cachot pour plus de 2 semaines, duquel il ne fut relâché qu’au moment du transfert vers un autre camp.

          Le sort de „Irek” Wisniewski fut beaucoup plus compliqué. Considéré comme mort et privé de sa matricule, il fut guéri clandestinement par ses compagnons et à travers des aventures rocambolesques, muni de faux noms, il réussit à tenir jusqu’à sa libération par l’armée américaine. Le sort se comportait méchamment à son égard même plusieurs années après la guerre . Privé de sa matricule et porté au registre des morts du camp, il ne pouvait pas bénéficier du statut de prisonnier de guerre et, en conséquence, des indemnités auxquelles il avait droit.

          D’autres tentatives d’évasion furent également entreprises, mais dans tous les cas elles se soldèrent par un échec. En début du novembre 1944, le tirailleur Tadeusz Górski „Góral”, âgé de 14 ans, fut abattu pendant une tentative de ramasser sur « l’allée de la mort » (bande de terrain entre deux enceintes de barbelés), une tête de chaux jetée par un prisonnier de guerre français.

          C’est dans un bel esprit « chevaleresque » que la Wehrmacht appliquait la Convention de Génève.

          Après la guerre, la famille ne réussit pas à retrouver la fosse de Janusz Zbigniew Sznytko „Bogdaniec” tué dans le camp Lamsdorf.

          La liste des victimes ne s'arrête pas là. En février 1945, décéda à cause de la faim le tirailleur Jan Walczak "Józek" (no de matricule 103218) qui avait alors l'âge de 15 ans. Le 8 mai, pendant l'attaque des avions soviétiques contre la colonne des prisonniers en retrait, encadrée par l'escorte allemande, 3 garçons périrent: le tirailleur Wojciech Kowalski "Wojtek" (15 ans) nº de matricule 103856, chevalier de la Croix Guerrière, le tirailleur Stanisław Kowalczyk "Krowa" (15 ans) nº de matricule 103221 et le tirailleur Zdzisław Janiszewski "Furman" (15 ans) nº de matricule 105483. D'autres prisonniers juvéniles au nombre de 11 furent blessés ou contusionnés.



La suite de l’histoire du camp.

          Pendant la période mi-novembre 1944- deuxième moitié de janvier 1945, les prisonniers juvéniles furent successivement transferés du camp Lamsdorf vers d’autres camps pour les prisonniers de guerre. Ces camps étaient les suivants:

       Oflag VII A Murnau
       Stalag XVIII C Markt Pongau
       Stalag VII A Moosburg
       Stalag VII B Memmingen
       Stalag III A Luckenwalde
       Stalag VII C Sagan
       Stalag IV B Mühlberg
       Stalag IX C Bad Salza
       Stalag XIII D Nürnberg
       Oflag II D/Z Gross Born


          Seulement un prisonnier juvénile, ayant l’âge de 11 ans, le tirailleur Ryszard Chęciński „Myszka », fut relâché par la commandanture allemande. Il fut récupéré par sa mère en tant qu’ouvrier-esclave civil. .

          Les prisonniers juvéniles transferés vers d’autres camps étaient forcés à travailler comme esclaves dans l’industrie d’armément allemande. C’était une atteinte de plus à la Convention de Génève, en vertu de laquelle le travail réalisé par les prisonniers de guerre ne pouvait avoir aucun lien direct avec les activités militaires et ne devait pas exposer au danger ni présenter un risque pour la santé. Les garçons étaient forcés à fabriquer les chasseurs „Messerschmidt”, des canons automoteurs, des mines antipersonnels et antichar, des mitraillettes. Lorsque l’occasion se présentait, les prisonniers faisaient des actes de sabotage. Pendant de longues années, le statut de prisonnier de guerre qui était inadéquat dans de telles circonstances empêchait les esclaves juvéniles de solliciter des dédommagements en tant qu’ouvriers-esclaves du IIIème Reich. Ce n’est qu’après de longues années, grâce à une aide considérable apportée par la Fondation pour la Réconciliation Polono-Allemande que cette injustice flagrante put être réparée.



Epilogue

          Le sort des Insurgés juvéniles de Varsovie après leur libération en 1945 était très varié. Ceux qui furent libérés par l’armée soviétique rentrèrent tout de suite en Pologne. Ceux qui furent libérés par l’armée américaine integrèrent, en partie, les Compagnies de Garde organisées par l’armée américaine. D’autres encore entrèrent dans l’Ecole pour les cadets Juniors située en Palestine. Plus tard, en 1947, certains parmi eux retournèrent en Pologne, d’autres se dispersèrent dans le monde entier. Nombreux étaient ceux qui retrouvèrent leur pays natal et ne connurent pendant longtemps que des humiliations, discrimination et prisons, sans aucune reconnaissance morale de la part des autorités.

          Malgré ces circonstances, nombreux étaient ceux qui finirent leurs études en Pologne et à l’étranger et devinrent d’éminents ingénieurs et scientifiques, occupèrent des postes élevés dans l’administration de l’état et dans la diplomatie. Leur profond patriotisme et une extraordinaire force de l’esprit acquise aux temps terribles de la captivité en Allemagne mérite la plus haute considération et reconnaissance durable des générations futures. Chacune de ces histoires personnelles vaut une étude particulière. On comptait parmi eux, en plus des habitants de Varsovie et de ses faubourgs, des garçons originaires pratiquement de toutes les régions de la Pologne de l’époque, depuis les Territoires de l’Est jusqu’à Poznan et Katowice.

          Si on prenait comme référence la date d’arrivé au camp Lamsdorf (6.10.1944), on peut prétendre valablement que la structure d’âge des 550 prisonniers juvéniles présents lors de l’appel du 18 octobre 1944 était la suivante:

         11 ans – 2
         12 ans – 6
         13 ans – 9
        14 ans – 48
      15 ans – 115
      16 ans – 175

          Prenant comme appui les sources disponibles, nous pouvons affirmer que:           3 parmi eux étaient chevaliers de la Croix du Mérite Militaire,           18 étaient chevaliers de la Croix Guerrière.


          Sur 206 garçons détenus, 37% furent promus aux grades supérieurs pendant l’Insurrection de Varsovie de 1944, y compris grade de sous-lieutenant, en reconnaissance de leur vaillance remarquable.


monument érigé à la mémoire des Insurgés de Varsovie détenus dans ce camp


Liste des 550 participants de l’appel du 18.10.1944 au Stalag 344 Lamsdorf.
(d’après le livre de Damian Tomczyk "Les plus jeunes soldats dans l’histoire des guerres. Insurgés de Varsovie détenus au Stalag 344 Lamsdorf.", Opole 1993)



Pour plus d’informations concernant le camp Lamsdorf, consultez le site du MUSEE CENTRAL DES PRISONNIERS DE GUERRE DE ŁAMBINOWICE



rédaction : Maciej Janaszek-Seydlitz
traduction: Wojciech Włodarczyk

Texte préparé sur la base des documents
fournis par le professeur Damian Tomczyk

et des témoignages de:
Witold Konecki „Sulima” nº de matriculation 103162
 

et de Henryk Łagodzki „Orzel” nº de matriculation 103284
 



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