Témoignages des insurgés

Mes souvenirs de la guerre



Zofia Jastrzębska - Kowalewska,
pseudonyme "Zosia"
militaire de l’Armée de l’Intérieur (AK), infirmière-agent de liaison.


Septembre polonais –début de l’occupation
         Aujourd’hui, quand j’essaie de remuer mes souvenirs de la guerre, je vois que ce qui m’a fortement influencée étaient les attitudes patriotes de mon entourage. Tout d’abord celle de mon père, Julian Jastrzębski, ps. "Chuligan" (mort en 1936). Pendant sa jeunesse, il était membre de PPS (Parti Socialiste Polonais) et luttait contre le tsarisme. En 1905 il prit part dans un attentat contre un délégué du tsar. Il fut arrêté et placé dans le pavillon X de la Citadelle Varsovienne. Enfant, je l’écoutais avec curiosité. Mon père était un enthousiaste de maréchal Piłsudski, fidèle jusqu’à la mort. Pendant les élections, il vota pour la liste de Piłsudski et il en était fier : en allant à l’urne, il mettait la feuille avec le numéro 1 sous le ruban de son chapeau. Il le faisait avec ostentation. J’étais encore plus impressionnée par mon oncle (qui était en même temps mon parrain) -capitaine de cavalerie Karol Jastrzębski. Il était vétéran de la Grande Guerre et de la guerre contre les bolcheviks en 1920. Étant un uhlan du Légion de Puławy, il fut blessé trois fois et par conséquent il avait une parésie de la main droite. Pour son courage et sa vaillance, il fut décoré de l’insigne Virtuti Militari. J’ai –comme un souvenir familial –une copie de la pièce d’identité qui l’autorisait à porter cet insigne. Ma famille possède encore son original, de même que celui du Croix que mon oncle portait. Ah, je me rappelle bien quand mon oncle venait chez nous à cheval, avec son ordonnance ! La troisième personne dont l’exemple je voulait suivre était Antonina Kon. Antonina Kon – commandant de la troupe PW dans notre École. C’est elle qui nous préparait au service de la Patrie pour qu’on puisse la défendre si une telle besoin viendrait. Nous étions, comme tous les jeunes, sûres de la victoire sur chaque ennemi qui oserait attaquer la Pologne. Personne d’entre nous ne supposait que la guerre qui était à venir pourrait être une geurre perdue, que cinq années longues de la lutte clandestine nous attendaient. Mon rêve était le service sanitaire de l’armée. Je devins donc d’abord un membre, puis le président du PCK (Croix-Rouge Polonais) qui fonctionnait dans notre école. Face au danger de la part du Reich, on commença à organiser les moyens de la défense. Je me présentai volontairement au service de LOPP (Ligue de la Défense Aérienne et Antigaz) située dans notre maison. Bientôt la guerre éclata. Ce n’étaient plus les alarmes probatoires, les bombes tombaient et durant les gardes nous devions vaincre la peur de la mort et rester sur nos postes. Ces expériences n’étaient qu’une introduction à ce qui était à venir. Après une longue défense héroïque, la capitale céda. Nous éprouvâmes tous une grande amertume de la défaite.
         Pour certains c’était décourageant, d’autres devinrent encore plus motivés à la lutte. Parmi ces derniers était Antonina Kon. Elle nous donna la première tâche : nous occuper des soldats blessés de l’Armée de l’Intérieur. Pour obtenir l’enseignement nous allâmes chez madame Binzer –la propriétaire de la maison rue Flory 1. Madame Binzer convainquit ses locataires et les locataires de la Coopérative d’Habitation de la rue Filtrowa d’offrir chaque jour un repas pour l’alimentation des soldats blessés. D’abord nous prîmes les repas dans la rue Filtrowa et nous les portâmes à la filiale de l’hôpital de Ujazdów dans la rue Sniadeckich 7 (bâtiment de l’école). Puis nous commençâmes à porter ces repas dans les gamelles ou dans d’autres récipients de la rue Flory. À l’hôpital, il fallait réchauffer ces repas, alimenter les blessés, laver les récipients et puis les rapporter. Notre activité était un de nombreux exemples de l’attitude de la société.


Jeunes volontaires portent le repas pour les soldats polonais blessés
placés à l’hôpital d’Ujazdów
(Zofia Jastrzębska - "Zosia" à gauche).

         Je voudrais ici rappeler monsieur Michał Wiśniowski. À ce moment-là, je travaillais dans ses Confiserie et Pâtisserie. Suivant son indication, avant le Noël 1939 nous préparâmes des paquets pour des soldats polonais tenu dans des camps pour des prisonniers de guerre au Reich. Cela m’encouragea à lui signaler le problème analogue des soldats de l’hôpital de Ujazdów. Dès lors, avant chaque Noël et chaque Pâques les patients de l’hôpital obtinrent de lui des paquets de sucreries. Mon contact avec les malades me permit de distinguer deux catégories de patients. Les uns étaient entourés des soins de la famille et des proches ou –légèrement blessés- pouvaient se débrouiller tous seuls. Les autres –gravement blessés, par exemple sans mains –souvent étaient abandonnés, rendus à la merci des autres. Ils avaient besoins d’être nourris. Nous décidâmes de les entourer des soins particulières. Pour la première Veille de Noël durant l’occupation, chacun d’entre nous invita un des soldats solitaires. Les années suivantes, les Veilles collectives furent organisés dans l’hôpital.


La veille de Noël pour les soldats à l’hôpital d’Ujazdów,
1941 („Zosia” deuxième à gauche)


La veille de Noël, soldats blessés et malades, l’an 1941


Les remerciements des soldats blessés et malades
pour les soins, Varsovie 1941


Avant l’heure « W »
         En hiver 1939, l’instructrice Ewa Dąbrowska nous donna l’ordre de prendre un grand nombre des pansements individuels anglais des magasins de rue Okopowa et de les garder à la maison. J’en remplis deux tiroirs d’une commode. Pendant l’Insurrection de Varsovie, ces pansements étaient sans prix.
         Au printemps 1940, la commandante Antonina Kon pseudo « Jadwiga » reçut mon serment. Je pris le pseudonyme « Zosia ». Je fus adjointe au service sanitaire WSK (Service Militaire des Femmes) et nommée chef de section. On commença le période de formation aux premiers secours. Parfois, les séances furent organisées chez moi, rue Starościńska 3, mais le lieu de formation militaire était l’appartement de l’instructrice Krystyna Księżarczyk situé sur le terrain de la Prison de Mokotów dans la tue Rakowiecka. Le père de Krystyna travaillait dans cette institution. Les séances pratiques des premiers secours avaient lieu dans l’hôpital de Saint Esprit dans la rue Krakowskie Przedmieście. Nous y assistâmes aux opérations et dans l’infirmerie. Nous apprîmes aussi comment s’occuper des malades à l’hôpital.
         Nous obtînmes aussi des tâches qui n’étaient pas liés à notre formation : par exemple le colportage de la presse clandestine. Je colportai « Biuletyn Informacyjny » (Bulletin d’Information) plusieurs fois. Ce travail me procura le plus d’émotions quand je colportais les matériels de l’action « N ». C’étaient des périodiques préparés en allemand par les maisons d’édition clandestines. Le but de l’action était de provoquer des doutes sur la victoire ultime du Reich parmi les soldats et les civils allemends. Il fallait mettre ces matériels dans les compartiments des tramways destinés aux Allemands ou dans des boîtes à lettres des maisons où ils habitaient. Il fallait le faire de sorte que les matériels arrivent au destinataire ; c’était la plus grande difficulté de cette tâche. Je traitais l’attribution de ce travail comme un honneur et une preuve de la confiance en moi. Je devais fixer le plan c’est-à-dire le temps et le lieu de l’action toute seule. Cela m’obligeait à reconnaître le terrain avant l’action. Ce type d’ « exercices » nous renforçaient et formaient nos esprits. Ils nous préparaient aussi aux tâches plus difficiles qui nous attendaient dans un proche futur. Les défaites des Allemends sur les fronts Est et Ouest nous approchaient de ce moment.
         Pour les travaux qui nous attendaient, nous devions nous préparer non seulement physiquement, mais aussi moralement. De 28 VII 1944, après la révocation de l’état d’urgence, nous commençâmes les récollections pour le service sanitaire dans la chapelle des réligieuses dans la rue Kazimierzowska. Elles furent organisées par le Père Tomasz Rostworowski. Le dimanche 30 VII, j’allai à la messe pendant laquelle Père Rostworowski nous dit : « Votre chef est Christ et vous allez sauver la vie des soldats blessés au nom de Lui ». À la fin de la messe nous obtînmes une bénédiction solennelle pour notre mission. Après la messe, nous allâmes dans la salle à côté de la chapelle où nous chantâmes des chansons militaires et partisanes. Père Rostworowski nous accompagna au piano et chanta avec nous.


Luttes insurrectionnelles d’août
         Le 1 août, l’heure « W ». Mon patrouille fut adjoint à la section 537, dirigée par le sous-lieutenant « Wojtek Mały » (je na me rappelle plus le nom). Le point de concentration était le local dans la rue Słoneczna 50. Le but d’attaque : Maison du Soldat, rue Klonowa. Malgré l’offensive aucune troupe de notre région n’atteignit le but prévu. C’était à cause de la dominance de l’ennemi et du manque d’équipement. Le soir tardif, après l’analyse de la situation, le chef de notre région V, sous-lieutenant Aleksander Hrynkiewicz, pseudo "Przegonia" donna l’ordre de retirer les troupes aux Forêts de Kabaty pour qu’elles puissent s’y armer. On décida qu’avec la section 537 iraient une infirmière et une agent de liaison de mon patrouille. Moi et le reste du patrouille décidâmes de chercher du contact avec d’autres troupes –on pourrait entendre le bruit de la lutte. Le jour suivant, sur les terrains abandonnés par les Insurgés vinrent des patrouilles des Ukrainiens. Ils révisaient les maisons à la recherche des soldats cachés. Ceux qui avaient refusé d’aller au Forêts de Kabaty devinrent leurs victimes. Parmi eux étaient six garçons du pluton 537, livrés par le concierge de notre maison. Le Ukrainiens cruels et pleins de la haine contre les Polonais commirent des violes et des pillages. Dans cette situation, il fallait passer sur le terrain de Mokotów le plus vite possible car on savait que Mokotów Supérieur se débattait encore. Deux filles de mon patrouille furent dirigées ensuite à l’hôpital dans la rue Chocimska pour y travailler. Encore une fille nous abandonna : elle décida de ne plus prendre part dans l’nsurrection et revint à la maison. Janina Kusior pseudonyme «Lilka » resta avec moi. Un peu plus tard Irena Pęczerska, ps. "Iśka", Janina Bogusz, ps. "Janka", Jadwiga Mańkowska, ps. "Wińcia" i "Krystyna" (je ne me rappelle plus son nom) nous rejoingnerent. Le 13 août, Grażyna, agent de liason, vint du commandement de WSK pour nous guider à Mokotów. Le lendemain matin nous nous mîmes en route. Malgré les tirs d’artillerie nous réussîmes à passer sur le terrain de Sielce et par la rue Chełmska et Piaseczyńska nous atteignîmes Królikarnia. Nous nous y présentâmes dans le commandement de WSK chez lieutenant Anna Kon. Nous étions profondement émus par notre acceuil. À ce moment-là notre armée commençait à occuper le terrain de Sielce et de Sadyba, on complétait les sections. Je me présentai volontairement et je fus dirigée au service sanitaire du bataillon « Ryś », dirigé par Andrzej Czaykowski, ps. "Garda". Docteur Zdobysław Czerwiński, ps. "Sławek" était le chef du service sanitaire de ce bataillon. Il créa trois patrouilles de ligne des gens étant à sa disposition. Dans mon patrouille étaient : Janina Kusior (déjà mentionnée), Maria Sawicz, ps. "Sawa", Maria Baczkowska, ps. "Storczyk" i "Mały" („Petit” –un scout de 12 ou 14 ans, responsable des brancards, ja ne ma rappelle plus son nom). Les patrouilles furent dirigés aux compagnies du bataillon. Notre patrouille – à la compagnie « Krawiec » dirigé par sous-lieutenant Stanisław Milczyński, ps. "Gryf".
         Le 27 août, à une heure du matin notre section attaqua le caserne dans la rue Podchorążych. C’était une partie d’une plus grande offensive polonaise visant à lier notre quartier avec Powiśle. Moi et « Sawa », nous avançions avec la section qui donnaient l’assaut, le rest du patrouille avec les brancards devaient nous suivre. Après deux heures de lutte, un des bâtiments dans la rue Sielecka fut pris. Nous y trouvâmes dans les caves des pansements et même des outils chirurgicaux laissés par des Allemands. Nous les donnâmes ensuite à l’hôpital dans la rue Chełmska. Nous organisâmes dans ces caves le poste des premiers secours. Il y avait beaucoup des blessés : lieutenant « Rok », caporal « Lech » et beaucoup d’autres dont je ne me souviens plus les pseudonymes. Après avoir prêté secours nous dirigâmes ceux qui étaient gravement blessés à l’hôpital dans la rue Chałmska. Les légérement blessés restaient chez nous ou rejoignaient leurs sections. Je me souviens toujours de l’agent de liason Zofia Kłos, ps. « Proch » qui essayait à nous procurer une poêle de soupe. Quand elle allait vers nous, elle fut gravement blessée par des fragments d’un projectile d’un obusier. Quand je lui prêtais secours, elle criait : « Je ne veux pas mourir ! J’ai 22 ans ! Je veux vivre ! ». J’entends toujours ce cri. Mon brave « Mały », quand il fut légérement blessé à la jambe, pleurait et se souciait : « Qu’est-ce maman va me dire ? »
         Le 29 août, je fus envoyée au commandement du bataillon par l’ordre du docteur « Sławek ». Ce jour-là, le soir, les Allemands effectuèrent des attaques aériens à Sielce. Le but de l’attaque était entre autre l’hôpital dans la rue Chełmska (déjà mentionné), marqué sur le toit d’une croix rouge. Le bâtiment de l’hôpital fut détruit le long d’une cage d’escalier par une bombe dévastatrice. Par cela la route d’évacuation fut coupée pour ceux qui se trouvaient sur les étages supérieures dans la dernière partie du bâtiment. Lors de l’attaque aérien suviant, le pilote prouva qu’il n’avait pas attaqué l’hôpital par accident mais avec préméditation: il le bombarda encore une fois. Cette fois-ci, c’étaient des bombes incendiaire. Les étages supérieures s’enflammèrent. Les blessés se brûlaient ou sautaient des fenêtres et mouraient par suite de la chute. Alarmés, nous y courûmes pour les aider. Pendant l’action je ne savais pas que ma brave et pleine de dévouement « Sawa » (qui était allée visiter nos blessés) et « Proch » se brûlèrent à l’hôpital.


Jours de la défaite
         Le moment critique pour moi était le 2 septembre 1944. C’est pour moi une date symbolique du passage entre le monde des gens habiles, prêtant secours aux autres, au monde des gens ayant besoin de ce secours. Ce jour-là, pendant l’attaque générale à Sadyba, docteur « Sławek » constata qu’il manquait des pansements et des médicaments. Comme l’arrosage de notre quartier était très grand, le docteur ne donna pas d’ordre mais appellait des volonataires à apporter des médicaments de Mokotów Supérieur. « Lilka » et moi nous présentâmes. Le passage de la rue Chełmska au bâtiment de Higiena (le coin des rues Dolna et Puławska) était relativement facile. Le retour s’avéra plus difficile. Les Allemands attaquaient Czerniaków et Sielce. Leur artillerie et leurs avions tiraient sur les personnes civiles s’enfuisaient de Sadyba. À ce moment-là, nous nous trouvions dans la rue Chełmska, près de l’église. Nous allâmes vers cette église pour y trouver un abri et attendre la cesse des tirs d’artilleire. Nous y fûmes alarmées qu’au jardin près de l’église, dans une tonnelle, il y avait des blessés qui avaient besoin d’aide. Nous y courûmes. Dans la tonnelle je remarquai seulement qu’il y avait des gens et une cuisinière sur laquelle bouillaient des pommes de terre. Une détonation. Une rafale démolit la cuisinière, nous couvrit de cendre et nous bouscula. Et moi, dans un moment je passai le seuil de deux mondes...
         Je ne perdis pas connaissance. Tout d’abord j’aperçus la position bizarre de la main gauche. Je la touchai avec la main droite et je constatai qu’elle était inerte. En la pressant contre la poitrine je réussis à me mettre debout. J’allai dans la salle à côté de l’église, pleine des gens âgés, priants. Ils étaient épouvantés par mon aspect. Je demandai de l’aide pour les blessés qui étaient dans la tonnelle. Un peu plus tard, on apporta « Lilka » qui ne pouvait pas marcher car elle avait une partie du mollet arrachée près du genou. Je demandai à une jeune fille, qui nous regardait avec attention, d’appliquer des pansements compressifs et de bander les plaies. Je lui conseillais ce qu‘elle devait faire. Comme progressivement je perdais mes forces et la douleur augmentait, elle nous donna quelques gouttes d’opium que j’avais sur moi. Je lui demandai aussi d’informer notre commandement. Au crépuscule docteur « Sławek » vint avec les responsables des brancards. Il nous appliqua des injections de morphine. Pendant le transport à l’hôpital dans la rue Dolna j’avais un grand sentiment de bien-être. Le pansement propre me fut appliqué le jour suivant par docteur Michał Zawadzki ps. « Michał ». Il s’avera que le premier pansement n’avait pas été fait professionnellement. La pression n’était pas suffisante donc je perdis beaucoup de sang. On constata que j’avais les os de la jointure cubitale brisés avec des petites esquilles sortant de la main. Comme le jour précédant on m’avait appliqué des analgésiques très forts dont on ne pouvait pas donner encore plus, on devait séparer ces esquilles de la peau sans anesthésie. On constata aussi qu’un grand fragment d’un obus restait planté dans ma cuisse. On ne détermina même pas la position d’autres fragments. Ce n’est qu’après la guerre qu’on découvrait ces fragments dans de différents parties du corps pendant des radiographies. J’allai à l’opération toute seule mais avec difficulté. Pendant le retour on devait me porter car je perdis connaissance quand je montais l’escalier. Dès lors l’état de ma santé détériorait.


À l’hôpital
         En comparaison avec l’automne 1939 quand je m’occupais des blessés à l’hôpital d’Ujazdów, les condition à l’hôpital où je devais rester maintenant étaient complétement différentes. En 1939 je croyais que les conditions que l’on offrait aux blessés étaient très modestes. Maintenant je vivais une géhenne des hôpitaux insurrectionnels situés dans des caves, du manque des médicaments et des conditions sanitaires élémentaires. Le début n’était pas mal. À l’hôpital dans la rue Dolna je profitais des conditions hôpitales presque normales : mon lit avait une literie nette et était placé dans une pièce dans une école. Cela ne dura pas longtemps. Le troisième jour de ma séjour, l’hôpital fut attaqué avec des obus-fusées appellés « krowy » (« vaches »). On connaissait les résultats des attaques de cette arme et on savait que dès le son caractéristique (le décollage des fusées) à l’explosion on n’avait que quelques secondes pour trouver un abri. Donc quand on entendit le « mugissement de la vache », tout le monde se leva pour se cacher dans les caves. « Lilka » qui était petite et légère fut portée dehors. Moi, j’essayai de me sauver moi-même. Instinctivement, je me levai et saisis la main d’une personne passant à côté de moi. Je ne sais pas comment j’atteignis la cave car après quelques pas je perdis connaissance. Pendant la nuit on nous évacua aux caves de la maison au numéro 3, rue Racławicka. Pour rendre possible le passage le long de la rue, les corridors des caves des maisons attenantes étaient liés par des trous dans les murs. Comme j’était couchée près d’un tel trou, je fus heurtée plusieurs fois à la jambe malade par les gens passants car mes pieds faisaient saillie hors du matelas trop court. La nuit suivante, nous fûmes transportés à l’hôpital de campagne dans la rue Misyjna. Nous y étions sous les auspices du docteur Tadeusz Bloch ps. « Mikrob » et du docteur Kazimiera Komuniecka. L’état de ma santé détériorait encore, du pus se produisit dans les plaies. Il n’y avait pas de possibilité de faire une opération.
         La situation sur le front devenait pire. Nous savions que les forces allemands concentrées visaient à occuper notre terrain le plus vite possible. Après les jours pleins d’enthousiasme et d’optimisme les jours des doutes et d’incertitude vinrent. Père Jan Zieja était pour nous un appui spirituel. Après la messe il nous accorda le sacrement des malades. Le 26 septembre on obtint l’information que l’armée serait evacuée par les égoûts à Śródmieście. Nous restons désarmés. Ils nous laissent. Jusuq’au soir nous entendions les bruits de la lutte. Le matin ils cessèrent. Quelqu’un apporta l’information sur la capitulation de Mokotów. C’était la fin de l’espoire, la fin des rêves de la liberté. On avait peur du jour suivant. J’avais des pensées diverses : qu’est-ce qui nous attend ? Peut-être nous serons fusillés ou brulés ? Je priais pour que le coup soit juste, pour que je ne doive pas être blessée encore une fois.
         Les moments d’attente semblaient durer une éternité. Soudain, nous entendîmes les bruits des pas et un huchement en allemand. Après une minute quelques Allemands montèrent l’escalier avec leurs fusils prêts à tirer. Ils criait : « Raus! Austreten! Schneller! » en visant leurs canons vers nous. Je voyais mes collègues, brusqués par les soldats, se mettant debout. Je ne pouvais rien faire. En étant couchée, j’attendais ce qu’il allait se passer. On a pris père Zieja, docteur Bloch et le personnel de l’hôpital. Ils furent tous pris dans un lieu inconnu. Docteur Komuniecka réussit à se cacher. L’attente et l’incertitude duraient encore : qu’est-ce qu’ils vont faire avec nous ? Ce n’était que l’après-midi qu’un officier de Wehrmacht d’une grande grade vint avec une assistance et il nous dit que le jour suivant nous serions évacués. Le lendemain on nous transporta par train au terrain des courses des chevaux à Służewiec. On nous plaça aux écuries. RGO nous aida : on distribua des literies, des fruits et des onions. Après quelques heures on commença à transporter les blessés aux wagons de marchandises. Cela dura jusqu’au crépuscule. Soudainement, moi et « Dolores » (elle était aussi blessée) constatâmes avec horreur que nous étions les dernières dans cette écurie sombre. Personne ne venait pour nous et nous ne voyions personne. Finalement, une personne avec un lanterne vint. C’était un aviateur allemand qui appella ses collègues et ils nous portèrent à l’extérieur. Quand j’étais portée le long des wagons par les garçons qui portaient des malades, je criais : « Docteur Komuniecka ! ». En réponse j’entendis la voix de « Lilka » : « Ici ! Ici ! » . Le wagon était comble quand je fus traînée à l’intérieur. Il s’avera que pour qu’on puisse fermer la porte du wagon, il fallait que je plie les jambes. Cela provoqua une douleur dans la cuisse blessée. Ce n’était que le lendemain matin qu’après beaucoup d’heures de voyage dans cette position nous nous arrêtâmes à Milanówek. Certains y descendirent, entre autres ceux qui avaient été pris des maisons pour des personnes âgées de Varsovie. Ceux qui étaient couchés sur les brancards ou sur les matelas furent transportés dans une grande salle de spectacles et couchés sur le sol. Il y avait une foule des personnes âgées venant des transports différents. Docteur Komuniecka m’annonça qu’elle alla chercher un autre lieu avec des personnes de notre groupe, que j’avais besoin d’une opération et que je devais aller à l’hôpital immédiatement. Et moi, j’avais très faim et soif. Je demandai aux garçons qui m’avaient transportée de la quai d’aller m’acheter quelque chose à manger et à boire. Je leur donnai l’argent de mon solde. Il m’apportèrent un demi-litre de lait et deux petits pains blancs avec du beurre. Jamais avant ou après je n’ai goûté un pain tellement bon et je n’ai bu un si bon lait.
         Je demandai aux mêmes garçons de venir le lendemain avec les brancards et de me transporter à l’hôpital le plus proche. Il vinrent le matin. Il me transportèrent et mirent sur le gazon devant l’entrée du villa où se trouvait l’hôpital (rue Słowackiego 5). Puis ils se cachèrent et observaient ce qu’il allait se passer. Quelqu’un devait me remarquer car après quelques instants un médecin sortit (c’était docteur Krotowski). Je ne dis rien, mais j’enlevai la couette dont j’étais couverte avec la main saine. Voyant mon état, le docteur ordonna de me transporter dans la salle de pansements. Quand on me transporta à l’intérieur quelqu’un cria mon nom –c’était « Storczyk » (une infirmière de mon patrouille déjà mentionnée). La personne qui me changea le pansement était... docteur Sawicz –père de « Sawa ». Il s’avéra que je me trouvais à l’hôpital d’Ujazdów, évacué de Varsovie. Docteur Sawicz et sa femme m’entourèrent des soins chaleureuses. Ils étaient très bons pour moi. La première opération fut faite tout de suite. Un lit, une literie blanche. Après quatre jours je fus opérée une deuxième fois, puisqu’il n’y avait pas d’amélioration attendue. Père Ziaja me visita : j’obtins de lui un image avec le Coeur de Jésus qui devint pour moi un autel. Je priais devant lui et je le fais toujours. Je fus aussi trouvée par Wanda Siemińska ps. « Wanda » -infirmière du groupe du docteur « Sławek ». Elle me dit que le capitaine de cavalerie « Garda » fut contusionné et après la fin des combats à Sielce, il légua le commandement au capitaine Jacek Janusz Wyszogrodzki ps. « Janusz ». « Wanda » après être passé aux arrières écrivait des propositions des avances et des insignes, parmi ceux-ci d’une Croix des Vaillants pour moi. Cette information me fit un grand plaisir. « Wanda » promit aussi d’informer ma famille. Un jour, soudainement,je vis ma mère dans la porte. Cela me surprit et causa une grande joie. Quand je criai « Maman », ma mère perdit connaissance et tomba. Avant de venir me voir, elle avait parlé au docteur Sawicz qui la convainquait qu’il fallait amputer ma main. Tout d’abord, maman ne voulait pas y donner son accord. Le docteur Sawicz lui dit : « Je portait même le coque de ma fille pourvu qu’elle vive ». Cet argument décida. Quand on m’imforma, je commançai à supplier qu’on attende encore. Je disais que je n’avais pas de père et que je devais travailler, que je priais et que Dieu acquerrait ma demande. Effectivement, un miracle se produisit. Je me réveillai pendant la niut car je sentais une douleur très forte dans les plaies. Épouvantée, je criais au secours. L’agrégé Krotowski regarda ma main : les bandages étaient couverts des vers blancs. C’étaient des larves des mouches d’écurie. « Mon ange, tu as éprouvé un miracle. Elles vont sauver ta main » -il dit. Il est difficile d’imaginer les souffrances que je devais subir. Mais je pensais toujours au guérison. Je mordais le linge et mes lèvres. Après deux semaines les plaies furent purifiées et le processus de la cicatrisation commença.


Évacuation
         Ma famille cherchait à me transporter à l’hôpital de Żyrardów. L’hôpital d’Ujazdów devait être évacué de Milanówek à Kraków. Il fallait obtenir un accord pour m’acceuillir à un hôpital juif. Sous-lieutenant Magdalena Grzybowska ps. « Growska » m’aida à l’obtenir. Le 1 novembre, lieutenant Stanisław Ołdakowski ps. « Okoń » (le commandant du poste de sabotage et de diversion sur ce terrain et en plus mon beau-frère) vint avec ma mère. Il n’y avait pas d’accord pour passer de Milanówek à Żyrardów. Malgré cela, on me transporta sur un chariot par des chemins vicinaux, pendant une pluie bruineuse. À la fin du novembre, on retira enfin sans anesthésie le plus grand fragment d’obus de ma cuisse. La plaie commança à se cicatriser et je pouvais commencer l’apprentissage de la marche. Le 16 décembre deux membres de la Gestapo vinrent à l’hôpital avec un interprète. Heureusement, ce jour-là j’étais couchée. Je les remarquai quand ils parlaient au docteur Grabowski dans la pièce à côté de notre chambre. Maman était chez moi en ce moment-là. Elle était assise près de mon lit sur un tabouret rotatif. Quand je vis les membres de la Gestapo s’approchant vers nous, agissant par instinct je lui dis : « Maman, tourne-toi et parle à la voisine ». Les Allemands vinrent. Ils voyaient la main saillant, fixée sur un châlit et mon vasage pâle –je prétendais une malade grabataire. Ils voulaient savoir où et dans quelles circonstances j’avais été blessée. Bien sûr, j’inventai une histoire. Docteur Grabowski qui était présent quand ils m’interrogeaient confirma mon mauvais état et dit qu’on ne pouvait pas me transporter. Il fut donc obligé d’informer la Gestapo si mon état s’améliorait. Ma mère était un témoin muet de cette conversation. Étant assise par-derrière, elle évita des questions. Quand les Allemands sortirent, elle était énervée et tremblante. Elle ne voulait pas me le montrer pour ne pas détériorer mon état. Ce n’était qu’après avoir passé six kilomètres sur un neige profond qu’elle tomba et perdit connaissance devant la maison.
         En milieu janvier les Allemands des arrières du front commencèrent à quitter la ville. Les premières troupes de l’armée soviétique vinrent près de Żyrardów. Après une résistance faible des Hitlériens, le 17 janvier l’Armée Rouge entra à Żyrardów. Mon beau-frère, sachant qu’il avait des arrestations des soldats de l’Armée de l’Intérieur, me transporta de l’hôpital à son poste à Wiskitki près de Żyrardów. Nous voyagions sur un chariot par la grande-route, entre les habitants joyeux et les soldats tirant au vivat. Pour eux, c’était le jour de la victoire et de la liberté, pour moi ce n’était qu’un changement du persécuteur. J’éprouvais le sentiment de déception et de tristesse profonde. On ne saluait pas les soldats de l’Armée de l’Intérieur qui m’étaient si proches et chers. Eux, ils devaient attendre pour l’estime et pour la victiore de l’idée –pour laquelle ils luttaient avec un grand dévoument et à grande-peine -45 ans.

Zofia Jastrzębska - Kowalewska


P.S. Zofia Jastrzębska - Kowalewska a écrit ces souvenirs plusieurs ans après la guerre, après des demandes instantes de son mari –Aleksander Kowalewski. Pendant des années, les souvenirs de ces événements dramatiques, des amis et des camarades perdus étaient trop vifs et trop blessants pour les noter.


traduction: Małgorzata Śpiewak




     

Zofia Jastrzębska - Kowalewska,
pseudonyme "Zosia"
militaire de l’Armée de l’Intérieur (AK), infirmière-agent de liaison.


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